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La Collection Narration

Les Concepts narratifs en action

Unité et diversité

Abordons à présent deux principes généraux ne concernant pas seulement l’écriture narrative mais la création en général. Ces deux principes sont les principes d’unité et de diversité.

Le principe d’unité

C’est un principe unificateur et homogénéisant qui va pouvoir donner à votre œuvre une unité, une intégrité, c’est-à-dire un caractère non dissoluble, unique et unitaire, une force de concentration susceptible d’appeler en retour celle du public.

Ce principe d’unité peut affecter tous les éléments narratifs, du plus général au plus particulier, et nous pouvons notamment le retrouver sous diverses formes au cours de l’histoire de l’art, dans le théâtre par exemple, concernant les unités bien connu de lieu, de temps et d’action.

L’unité de lieu, dont le cinéma et le théâtre moderne se sont affranchis, correspond à l’utilisation d’un lieu unique pour le déroulement intégral de l’action. On le retrouve néanmoins presque toujours au niveau de la scène.

L’unité de temps, ayant subi le même affranchissement, correspond à la réduction d’une action à un temps précis, le plus court possible : une journée particulière, une semaine particulière, 48 heures particulières. Là aussi, que ce soit dans le roman, au cinéma ou en BD, on respecte généralement cette unité seulement au niveau des scènes, et pour un temps relativement court.

L’unité d’action, peut-être la plus préservée de ces trois unités, correspond à un objectif unique, inébranlable.

Mais ces trois unités ne sont qu’une exploitation de ce principe fondateur de toute œuvre d’art. En réalité, le principe d’unité peut impacter de nombreux autres aspects de la narration et devenir, pour l’auteur, une source d’inspiration autant qu’un moyen de prodiguer à son histoire intensité, homogénéité et densité.

Dans un idéal absolu, tout, dans l’œuvre, traitement, style, dialogues, thèmes, idées visuelles, personnages, actions, devrait ramener à — ou tendre vers — un point unique, une force unique, une approche unique, une idée unique et originale, une idée fractalienne pourrait-on dire.

C’est un idéal à viser, un point de mire vers lequel l’auteur doit s’efforcer de tendre. Les plus grandes œuvres s’en approchent — on peut penser aux œuvres de Jean-Sébastien Bach en musique qui, sur la base d’un motif de trois ou quatre notes, parvenait à développer une pièce entière1.

1   On pourrait citer en exemple le troisième sujet du contrepoint XIX de son Art de la fugue construit sur les quatre notes de son nom (dans la notation anglo-saxonne, chaque note est représentée par une lettre de A à H) : B (si bémol), A (la), C (do), H (si naturel).

Ceux qui connaissent la théorie des fractales de Mandelbrot peuvent s’en inspirer. Imaginez par exemple un carré qui serait formé de carrés qui eux-mêmes seraient formés de carrés. C’est un système fractal (plus exactement, une image fractale de type IFS — Iterated Function System).

Image :

On trouve cette idée appliquée au tout premier plan de Thelma & Louise (Ridley Scott, 1991), long travelling passant du noir et blanc à la couleur et présentant, en miniature — comme les carrés les plus petits de l’illustration ci-dessus —, le parcours des deux femmes pendant tout le film, de la plaine au sommet du plateau. La première scène du film Le Diner de cons (Francis Veber, 1998) montre un homme envoyant dans l’air un boomerang et le prenant en pleine tête quand il revient. C’est exactement ce qui va arriver à l’éditeur Pierre Brochant quand le diner de con qu’il voulait organiser va se retourner contre lui et qu’il va devenir le con de la farce.

Il n’est pas rare, ainsi, que le tout premier plan ou la toute première scène soit une miniature de l’histoire dans son intégralité. C’est un système fractalien.

On peut atteindre cette unicité en faisant appel aux idées centripètes dont je parlerai plus tard. D’ores et déjà, on peut se rappeler que lorsqu’une idée est cherchée, il vaut mieux la puiser à l’intérieur même de l’histoire, plutôt que de la ramener de l’extérieur, de façon artificielle.

L’idée doit jaillir de l’histoire elle-même.

Un exemple simple : si le meurtrier de l’histoire est cuisinier, quand on s’interroge sur l’arme utilisée pour commettre son crime, il convient de la rechercher d’abord dans l’environnement propre du personnage. On préfèrera le couteau à viande ou la casserole plutôt que le fusil mitrailleur ou la clé à mollette. Ce choix relève du principe d’unité.

Ce n’est pas le revolver — qui appartient à l’univers du policier — mais avec le coffre de banque de Bill Houston que Selma Jezkova tue ce dernier dans Dancer in the Dark (Lars Von Trier, 2000). C’est d’argent dont parle le dialogue lorsque Selma conduit Gene chez les Houston. Quand on sait l’importance de l’argent dans ce film, pour les deux personnages, on mesure à quel point ces choix sont judicieux — et créent de façon naturelle de l’originalité. Ce sont des idées centripètes et elles forment, chacune à leur manière, un des petits carrés de notre « carré de Mandelbrot ».

Dans l’absolu, chaque idée, chaque thème, chaque action du récit devrait procéder de la même (apparente) évidence.

Chacune de vos idées est-elle bien issue de l’histoire elle-même ?

Le principe de diversité

Diversité à l’intérieur de l’histoire

La diversité consiste à partir d’un motif unique (principe d’unité vu plus haut) et à le décliner du plus grand nombre de manières possible pour en tirer le maximum de choses. Cette diversité relève donc de l’exploitation des idées.

Ce principe est nécessaire pour plusieurs raisons.

D’abord, si l’auteur doit chercher l’unité à l’intérieur de son histoire, il ne faut pas que cette unité conduise aux répétitions, aux redondances, et donc à la monotonie.

À un autre niveau, il est impératif que le lecteur, le spectateur ou l’auditeur sente, surtout lorsqu’il s’agit d’une idée forte, que l’auteur a fait le tour de la question, qu’il en a montré tous les aspects, qu’il en a tiré tout le sel. Il faut que l’œuvre donne une impression de complétude, même lorsque ça n’est qu’une impression.

Avez-vous su tirer tout le sel de vos idées et principalement de l’idée principale ?

La diversité peut être un danger

Cependant, il est important de garder en tête que plus le sujet est fort et plus cette diversité peut devenir un piège pour l’auteur.

Dans Groundhog Day (Un Jour sans fin – Harold Ramis, 1993), un jour se répète infiniment. Cette proposition — ce concept, cette idée de départ — est tellement forte que les auteurs se sont un peu laissés piéger par la diversité de développements qu’elle permettait. Ils en ont fait peut-être un peu trop, et un peu dans tous les sens. Mais le film offre néanmoins de belles démonstrations de la richesse du principe de diversité, en tentant de passer en revue tout ce qu’il serait possible de faire si une de nos journées se répétait à l’infini (l’idée amusante, par exemple, du protagoniste qui parvient à améliorer chaque jour un peu plus sa technique de séduction de la femme qu’il convoite).

Diversité des situations

Ce principe de diversité peut également se retrouver au niveau de l’histoire racontée, dans sa généralité, ou d’une situation en particulier. On prétend généralement que toutes les histoires ont été racontées, mais heureusement, la même histoire plongée dans un environnement différent donnera naissance à une narration différente, à un film, à un roman différent.

Ici, on crée donc de la diversité, de l’originalité, en associant des éléments qui n’avaient peut-être jamais été associés auparavant.

La diversité peut s’obtenir en associant
des éléments jamais associés auparavant.

Une très belle illustration de ce principe se trouve dans le film Her (Spike Jonze, 2013). Une histoire d’amour a été racontée des dizaines de milliers de fois. En revanche, une histoire d’amour entre un homme et son système d’exploitation d’ordinateur ne l’a été qu’une seule et unique fois, et c’est dans ce film. Cela amène de la diversité sur un thème maintes fois rebattu.

On peut bien sûr obtenir cette même diversité à toutes les échelles de l’histoire : la scène, la séquence, le dialogue également. On l’obtient en réalité au niveau de tout élément narratif. Par exemple, si l’on associe “cochon” à “devenir chien de berger”, on obtient le personnage on ne peut plus original du film Babe (Chris Noonan, 1995).

Conclusion

L’idéal, pour développer son récit, pour en rechercher les idées, est donc de s’appuyer sur ces deux principes générateurs.

Le principe d’unité va permettre principalement d’exploiter l’histoire, le contexte, la définition des personnages, de donner l’impression que tout est issu de l’idée initiale elle-même, que tout est lié.

Le principe de diversité va apporter de la variété et de la richesse, va montrer que toutes les idées ont été ingénieusement ou intelligemment exploitées.

Ce sont ces deux principes qui permettent d’énoncer l’axiome suivant.

Une bonne histoire, c’est une idée unique développée de mille façons.

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©2004-2016 Philippe Perret Toute reproduction interdite sans autorisation

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